
« Partout où l’extrême droite gouverne, elle s’attaque à nos droits, à nos corps, à nos amours. »
Pour cette nouvelle carte blanche et dans ce contexte, cela nous tenait à cœur et nous semblait primordial de donner la parole à la militante lesbi3nne et eurodéputée écoféministe @melissacamara.eu !
Des mots utiles et nécessaires, qui réaffirment combien il est important de résister, s’organiser et riposter face à l’extrême droite, et que nos corps, nos vies de lesbi3nnes* comptent.
“Mince, je suis lesbienne !” J’ai 15 ans et soudain, mon cœur s’emballe pour une femme. Une fabuleuse apparition qui descend les escaliers du lycée. Le monde, mon monde, se fissure. “Mince, je suis lesbienne !” LESBIENNE ! Le mot claque brutalement. La sentence est irrévocable.
Serai-je heureuse ?
Aurai-je une famille ? Des enfants ?
Que diront mes parents ? Et les autres ?
Tout cela est vertigineux pour l’adolescente que je suis. Alors je me mure dans le silence et je lis. Je lis comme on cherche de l’air sous l’eau. Pour comprendre. Pour ne plus être seule.
“ Nous sommes entre femmes, vous me le garantissez ? Alors je puis vous dire que les mots que je viens de lire sont : “Chloé aimait Olivia…” Ne bondissez pas, ne rougissez pas. Admettons, dans l’intimité de notre propre compagnie, que ce sont là des choses qui, parfois, arrivent. Des femmes parfois aiment des femmes…” Je m’accroche à ces mots de Virginia Woolf et aux mots de tant d’autres femmes. Elles l’ont écrit, elles ont vécu comme moi ce bouleversement. Leurs mots me rassurent, me guident dans mon étroit placard sans fenêtre. Ce placard à l’air vicié par la honte et la peur qui m’empêche de vivre pleinement mon adolescence. “Des femmes parfois aiment des femmes”. Depuis toujours. Pourquoi pas moi ?J’ai 22 ans,
“La Manif pour tous” descend dans la rue. Des foules compactes, des poussettes brandies comme des étendards, des slogans criés avec le sourire. Ils disent défendre l’amour, les enfants, la civilisation. Ils disent que ce n’est pas contre nous. Jamais “contre nous”. Et pourtant, c’est bien de nous dont il s’agit.Dans la rue, ils sont des centaines de milliers. Les chiffres tournent, les couleurs aussi. Rose et bleu partout. Je les entends, même derrière la porte de mon placard exigu. Surtout derrière la porte. J’étouffe. Je dois sortir. Je ne peux plus me taire. Ils ne peuvent, ils ne doivent pas gagner. Alors je sors. Je commence à militer.
J’ai 30 ans.
Je suis fièrement lesbienne et amoureuse. Je ne veux pour rien au monde être autre chose qu’une femme qui aime d’autres femmes. Je deviens maman. Je rencontre la petite chose la plus merveilleuse de l’univers. Sa petite main s’accroche à mon doigt. Le monde, mon monde, tient dans cette paume minuscule. Je suis heureuse.
Et pourtant, dehors, les agressions se multiplient.
À la télévision, des voix assurées expliquent que nos familles menacent le pays et même la civilisation.J’ai 34 ans.
Je siège au Parlement européen. Drôle d’hémicycle. La vague brune est passée par ici. Ils sont sûrs d’eux, décomplexés. Partout où l’extrême droite gouverne, elle s’attaque à nos droits, à nos corps, à nos amours. Toujours les mêmes cibles.
Chaque semaine, ils tentent de nous renvoyer dans l’ombre par leurs mots et leurs propositions.
Mais je ne suis plus dans un placard.
Je pense à l’adolescente de quinze ans que j’étais. Au ciel qui lui tombe sur la tête. À son silence dicté par la peur et la honte. Je pense à toutes les lesbiennes de 15 ans. Alors je me lève.
Car face à leur coup de butoir, nous ne baissons pas la tête. Nous organisons la résistance. C’est le combat de nos vies, le combat pour nos vies.
Pour qu’un jour, plus jamais aucune fille de 15 ans ne se dise “ mince, je suis lesbienne” mais bien “être lesbienne est une fête.”